La Porte, entre nouvelle et roman
La frontière entre la nouvelle et le court roman n’est jamais vraiment nette, et c’est précisément sur cette ligne trouble que se tient La Porte. Écrite par fragments, au fil de plusieurs années, cette longue nouvelle avance comme on marche dans un couloir dont on ne voit pas encore la fin — un couloir où chaque pas semble réveiller quelque chose qui dormait.

Elle puise sa source dans l’origine même de nos questions les plus anciennes, celles qui reviennent toujours, même quand on croit les avoir étouffées : qu’y a‑t‑il derrière le rideau de la vie ? Et surtout… que se passerait‑il si l’on osait ouvrir grand la porte — vraiment grand — au risque de ne plus jamais pouvoir la refermer.
Qu’y a‑t‑il après nos connaissances, au‑delà de nos expériences, de l’autre côté du miroir… après la mort, après la vie, après que tout se soit éteint ?
Imaginons, un instant, une porte. Derrière elle se trouveraient peut‑être les réponses à ces questions. Qu’y verriez‑vous ?
Extrait :
Le temps s’allonge et se dilue ; la nuit passe sans que rien ne vienne troubler l’ordre serein du passage d’un jour à l’autre. Que de répétitions. Pourtant, c’est bien avant l’aube que le tempo du cœur de Maria augmente. Alors que deux heures du matin approchent à grands pas, un clair grattement la fait presque sursauter. D’un regard, elle constate que la poignée ne bouge pas, mais elle prend tout de même la peine de dégager son corps du fauteuil et de se glisser, le couteau étrange à la main, vers la porte close.
Comme le grattement ne se reproduit pas, elle hésite quelques secondes. Les battements de son cœur se calment, et elle en vient presque à se dire qu’elle a rêvé cet incident. Les minutes qui passent sont douloureuses, et deux heures sonnent enfin. Elle pourrait retourner s’asseoir mais, quelque part, son expérience lui indique qu’il n’est pas encore temps. Au contraire, elle s’approche et pose le plat de sa main gauche contre la poignée inerte.
Au contact, instantanément, le grattement reprend. Quelqu’un attendait‑il derrière qu’elle s’approche ainsi ? Quelque chose observe‑t‑il par le trou de la serrure ?
Avec précaution, Maria baisse son corps et ouvre l’œil contre le trou de la serrure. Elle distingue le noir d’une nuit sans lune ; un souffle imperceptible s’échappe du petit orifice sombre, comme l’écho d’une lointaine respiration. L’air n’est ni chaud ni frais : il semble vieux, poussiéreux.
L’œil à présent collé contre le métal froid de la serrure, elle attend. Maria sent un battement supplémentaire qui ne vient pas de sa propre poitrine. Ce battement, elle le perçoit sur sa main gauche, celle qui tient la poignée.
Il y a quelque chose qui bat. Quelque chose qui souffle.
Derrière cette porte, tout près, il y a ce qu’elle doit garder.
