La création du recueil de contes
Je me rends compte à présent que la plupart de mes projets d’écriture ont toujours suivi le fil de mes activités professionnelles. Sans surprise, j’ai fini par rédiger quelques contes, initialement regroupés dans un recueil nommé Le Monde de Dame Nature, finalement reconverti sous le nom de La Grande Baleine à six nageoires.

C’est après mon service civique à l’AFEV, auprès d’enfants en bas âge, que je me suis découverte une fibre particulière pour l’écriture jeunesse et la narration. En m’occupant des BCD — les bibliothèques centres documentaires — la littérature enfantine a commencé à m’intriguer : brèves, imagées, moralisatrices et pleines de sens, ces histoires m’ont révélé un monde que je ne connaissais pas. Cette éducation littéraire, directe et sans détour, est devenue pour les tout-petits dont je m’occupe chaque jour une source d’apprentissage autant que d’évasion.
Ils se jettent sur moi, me supplient de les conduire dans cette antre pleine de magie, dans cette bibliothèque qui, à leurs yeux, ressemble davantage à une grotte remplie d’histoires. Certains pleurent en la quittant, d’autres voudraient emporter avec eux quelques-uns de leurs ouvrages favoris. Je prends alors la mesure de la puissance des histoires chez les enfants. Une puissance que je ne connaissais jusque-là qu’en théorie, mais que j’expérimentais enfin, de manière vivante, durant ce service civique. C’est là qu’a germé en moi le désir d’écrire pour eux.
Ainsi est née La Grande Baleine à six nageoires, celle qui répond aux questions des enfants. Pourquoi les arbres perdent-ils leurs feuilles ? Pourquoi l’océan est-il salé ? Autant de questions d’apparence anodine, mais qui, au-delà de leurs réponses scientifiques, ouvrent les portes du rêve, de la découverte et du plaisir de lire.
Aujourd’hui, je me retrouve avec ce manuscrit achevé et de quelques contacts d’illustrateurs et d’illustratrices désireux de donner vie, en images, aux personnages et à l’univers de La Grande Baleine à six nageoires.
Pourquoi l’Océan est-il salé ? Premier conte de La Grande Baleine à six nageoires
Maja aime beaucoup l’hiver et la neige. Elle aime faire des batailles de boules de neige avec Oscar, son frère, et avec Hannah, sa sœur. Mais ce qu’elle préfère par‑dessus tout, ce sont les balades sur l’eau, en bateau.
Elle aime écouter le bruit des vagues. Elle aime entendre le chant des baleines. Elle aime regarder le ciel bleu clair se mélanger avec le bleu foncé de la mer.
Quand elle regarde au fond de l’océan, Maja essaie toujours d’apercevoir les grands animaux marins. Un jour, elle voit au loin quelque chose bouger à la surface de l’eau. Elle comprend alors qu’un banc de baleines arrive.
Curieuse, Maja se penche au‑dessus de sa petite barque pour voir les géants de la mer de plus près. Tout à coup, un petit baleineau passe juste sous elle… et plouf ! Il fait chavirer son bateau.
Maja tombe dans l’eau glacée. Elle sent le goût très salé de la mer, et elle commence à boire la tasse.
Maja a tout à coup très peur de se noyer. Elle ferme les yeux et crie très fort.
C’est alors qu’arrive, à toute vitesse, une énorme baleine ! Maja crie encore plus fort. Elle croit que la baleine va la croquer.
Mais non. La baleine ne la mange pas. Au contraire : elle glisse sa grande tête sous Maja, la soulève hors de l’eau et la dépose doucement sur son petit bateau.
— Hein ? dit Maja, toute étonnée et toute trempée. Mais je te connais, toi !
— Oui, tu m’as déjà rencontrée, confirme la baleine.
— Tu es la Grande Baleine, celle qui a six nageoires ! Toi, tu connais les réponses à touuuuutes les questions du monde.
— En effet, répond la baleine. Tu voudrais me poser une question ?
Maja réfléchit fort dans sa tête. Puis elle se rappelle le goût salé de l’eau de l’océan.
— Grande Baleine, pourquoi l’eau de l’océan est‑elle salée ?
— C’est à cause d’une histoire d’amour, répond la baleine. Je vais t’expliquer.
La Grande Baleine plonge sous l’eau, prend beaucoup d’élan et nage très vite jusqu’au petit bateau de Maja. Avec sa grande tête, elle pousse le bateau dans les airs et s’envole juste derrière Maja.
Maja et son petit bateau flottent maintenant dans les nuages, et la Grande Baleine aussi.
— Tu vois, Maja, pour te raconter l’histoire de l’océan, nous devons être dans les airs.
— Je n’ai pas peur, dit Maja. Je t’écoute sagement.
— C’était il y a très longtemps, commence la Grande Baleine. Tout commence avec la Lune.
*
La Lune a toujours été très fière, mais aussi très dure. Elle ne comprenait pas pourquoi le Soleil avait le droit d’être aussi brillant et aussi chaud. Elle était jalouse.
Un jour, la Lune décida de demander de l’aide à l’Océan.
— Océan, dit la Lune d’un ton froid, est‑ce que tu m’aimes ?
— Oui, répondit l’Océan, depuis toujours.
La Lune sourit méchamment en plissant les yeux. Elle n’aimait pas l’Océan. Elle voulait juste profiter de lui.
— Prouve‑le ! ordonna la Lune. Ramène‑moi le Soleil !
L’Océan était amoureux de la Lune et il voulait à tout prix lui faire plaisir. Pour répondre à sa demande, il étira une vague gigantesque, si grande que toute l’eau se retira de la Terre. Si grande que l’eau alla toucher le sommet du ciel.
L’Océan prit de l’élan, lança sa vague et attrapa le Soleil pour le mettre dans une cage. Puis il donna la cage à la Lune.
Et la Lune, sans même remercier l’Océan, cacha le Soleil dans son dos.
C’était grave, très grave. La lumière avait disparu ! Sur la Terre, il faisait toujours sombre. Les animaux ne pouvaient plus se lever sans le Soleil, et les plantes se fanaient.
L’Océan se sentait coupable. Il n’avait jamais souhaité une telle chose. La Lune s’était moquée de lui !
Mais l’Océan avait compris son erreur. Comme il savait où le Soleil était enfermé, il le libéra de sa cage.
L’Océan, qui était amoureux de la Lune, pleura beaucoup. Elle ne l’aimait pas. Il pleura tant et tant de larmes que son eau en garda, pour toujours, un goût de sel.
*
— Mais c’est triste ! s’écrie Maja. La Lune a fait une bêtise et elle s’en fiche ! Et l’Océan a réparé sa bêtise, mais c’est lui qui pleure !
— Ne t’inquiète pas, Maja, rassure la Grande Baleine. L’histoire n’est pas terminée.
Les pleurs de l’Océan faisaient beaucoup de peine aux baleines qui vivaient dans ses eaux. Pour le réconforter, les baleines se mirent à danser et à chanter. Elles chantaient, et elles chantaient toutes ensemble.
— Tu vois, Maja, c’est pour cela que l’océan est salé : ce sont des larmes. Mais c’est aussi pour cela que, dans l’océan, on trouve la plus belle des mélodies… celle des baleines.
— Est‑ce que tu as déjà chanté pour l’Océan, Grande Baleine ? s’interroge Maja.
— Oui, il y a longtemps, répond la Grande Baleine. Mais assez de questions pour aujourd’hui.
La Grande Baleine pousse doucement le petit bateau de Maja pour le ramener sur l’eau.
— Ta promenade dans le ciel est terminée, Maja. Il fait nuit maintenant, tu dois rentrer chez toi.
La Grande Baleine plonge sous l’eau et disparaît.
Maja rame en bâillant en direction de la rive et de sa maison. Au loin, à l’horizon, des baleines dansent et chantent.
Fin
