Red et Cactus, assis sur les fauteuils délabrés
En parallèle à l’écriture de La Porte, un autre projet s’est imposé, presque malgré moi : un recueil à mi‑chemin entre l’essai intime et la poésie brute : Sur les fauteuils délabrés. Un espace où les idées se déposent sans chercher à convaincre, où les pensées se montrent nues.
Sur les fauteuils délabrés rassemble les conversations de deux voix que tout oppose : Red, lucide jusqu’à la morsure, sombre, désenchantée ; Cactus, lumineuse, permissive, joueuse, toujours prête à sauver le monde avec un éclat de rire.
Assises dans leurs vieux fauteuils délabrés, elles observent le monde, le jugent, le dissèquent, le moquent parfois, et se confrontent à leurs propres contradictions. Elles parlent de société, de peur, de liberté, de désir, de néant, de joie — toujours sur le fil entre cynisme et tendresse, entre désillusion et émerveillement.
Ce recueil est un condensé de ces échanges : des textes courts, sombres mais traversés de lumière, où l’on apprend que même au cœur du désespoir, il reste toujours un jeu possible, un geste doux, une permission à s’accorder.

Extrait issu des Fauteuils Délabrés
POURQUOI SI SÉRIEUX ?
Pièce en une scène
Personnages
- RED, femme, sombre, lucide
- CACTUS, femme, vive, lumineuse
- LE NARRATEUR, témoin et interlocuteur
Scène unique
Un espace vide. Deux vieux fauteuils, usés mais solides. Red et Cactus y sont assises, de part et d’autre du Narrateur.
NARRATEUR se tenant entre elles
Dites-moi, Red… Cactus… pourquoi sommes-nous si sérieux ?
RED se levant lentement, la voix calme mais coupante
Parce que vous n’avez rien compris. Nous savons que notre existence est vouée au néant. Nous savons que, dans quelques générations — si peu — les autres auront oublié notre nom.
Rien de ce que nous faisons n’a de sens au regard de l’immensément grand, peu importe que tu l’appelles Karma, Dieu, Hasard ou Grande Baleine.
CACTUS bondissant presque, légère comme si la gravité ne la concernait pas
Alors profite du temps qui t’est accordé ! Amuse-toi, crée, sois bonne, innove, danse, chante, aime tes plaisirs et tes pairs, change d’air si tu te déplais.
Pour tout cela, la marche à suivre est la même pour tout le monde : vaincre les peurs et oser se rappeler nos rêves d’enfants.
Rien n’est si sérieux, en fin de compte. Il faut savoir quand cela en vaut la peine : aider un proche, travailler, sacrifier quelque chose d’important.
RED croisant les bras, secouant la tête
Et savoir aussi quand cela ne le vaut pas. Quand tu ne souris plus. Quand, au fond, cela n’apporte rien d’essentiel. Quand on obéit à des lois qui nous oppressent plutôt qu’à celles qui nous libèrent.
On le voit quand celles qui nous entourent nous intoxiquent, quand ce que nous poursuivons n’est que le reflet de besoins dictés par d’autres.
NARRATEUR faisant un pas en avant
Combat l’abandon, le danger, l’incompréhension. Ce que tu cherches n’est pas si loin. Ce qui est essentiel n’est pas si loin.
Je me souviens du jour où ce drame est arrivé. Sans m’en rendre compte, j’ai eu envie de rire. Je n’ai pas osé — je pensais que ce serait déplacé.
Pourtant… il n’y a rien de plus salvateur que le rire et le jeu dans la douleur : là où les émotions s’équilibrent, là où le cœur parle vrai, là où l’on admet enfin que nous ne sommes rien de plus qu’une somme d’émotions et de besoins.
CACTUS souriant doucement
Cela aurait fait tellement de bien aux cœurs… que j’ose rire.
Rien n’est si sérieux, en fin de compte. On joue des rôles — ce sont des jeux. On oublie de jouer, et l’on devient malheureux. On cherche un état de non-douleur, mais on oublie ce qui nous ferait du bien.
CACTUS tendant la main au Narrateur
Je te propose un nouveau jeu. On fait comme si. Tant qu’on est douces avec les autres, on fait comme si on avait le droit de tout faire.
D’aimer ce qu’on veut. De se peindre en bleu. De danser sous la pluie. De rire très fort dans les transports. De s’habiller de sacs et de ficelles. D’adopter des plantes vertes et de leur donner des noms. D’écrire des histoires sur des monstres et d’en lire qui finissent bien. De regarder des animés et d’acheter des bonbons colorés.
RED observant, sans sourire, mais sans s’opposer
CACTUS
Viens. On fait ça, quel que soit ton âge, la couleur de tes yeux, l’endroit d’où tu viens.
On fait ça en tentant de se souvenir que nous sommes toutes pareilles, et que nos désirs sont les mêmes.
Comme ça… quelque part… on est tous copains.
